MÉDITATION |
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saveur ou savoir ? |
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| Notre contemporain est souvent fasciné par la méditation. Les écoles les plus variées, parfois les plus invraisemblables, ont répondu à sa demande. Que de tout temps, et en tous lieux, les pourvoyeurs surgissent, prêts à faire négoce aux dépens des naïfs, ce n’est pas une nouveauté. Cependant, depuis les environs de 1960, le mouvement, parti des États-Unis, a pris une ampleur de phénomène social. Plutôt que d’essayer de dresser un inventaire de toutes les sortes de techniques méditatoires prodiguées et de comparer éventuellement leur fondement, il paraît plus important d’analyser d’abord la demande. Qui est le public occidental à la recherche de la méditation, où est sa qualité ? On doit noter, dans la population des postulants, deux grandes familles : en premier les jeunes, le plus souvent âgés de 17 à 22 ans. Ils se plaisent en hordes, exigent la protection d’une masse de semblables, ce qui fournit une base à certaines grandes sectes tristement célèbres. Viennent ensuite les personnes atteintes, elles, de la seconde crise analogue à celle de l’adolescence : « La maladie de l’homme arrivé », qui touche l’âge de l’andropause et de la ménopause. Cette deuxième couche, contrairement à la première, ne demande pas toujours le soutien d’un groupement. Il lui suffit d’une petite troupe ; elle aime plutôt le secret, et savoure volontiers une singularité, en fait, assez proche du snobisme. Il n’empêche que, par la multitude de ses églises, elle peut constituer une population égale à celle des adolescents. Aussi opposés que puissent paraître ces deux âges de l’homme, ils connaissent des perturbations similaires, ce sont deux grandes époques d’inconfort physiologique. Il est de bon ton de considérer ces difficultés, qui ne sont évidemment pas mortelles, comme attendrissantes ou ridicules, en oubliant que la sensibilité affective s’y trouve fortement perturbée. L’adulte péremptoire aurait intérêt à n’avoir pas la mémoire si courte, non plus qu’à s’imaginer que l’âge « difficile » est seulement pour les autres. La misère psychologique qui peut accompagner le déséquilibre organique passager ne paraît, hélas, pas provisoire à l’intéressé, et prend parfois l’aspect d’une détresse totale. Par ailleurs, notre société, ou notre âge mental actuel, ne nous placent pas en situation de considérer ou de respecter ces passages à vide. Nous préférons les évacuer de nos préoccupations, trop dérangés que nous sommes par ces problèmes apparemment sans solutions. Quoi d’étonnant alors à ce que les concernés s’en occupent comme ils peuvent, et, handicapés dans leur choix, optent pour les pis-aller : dérivatif ou impasse. Ce qui ressort en premier de leur demande est le besoin de ne plus rien décider ni assumer, d’être livrés, pris en charge. On pourrait penser que cet appel confus est commun à tous les âges de l’homme, simplement qu’il subit des variations plus ou moins évidentes, qui peuvent passer par des crises aiguës. Où est la culture qui n’aurait pas chanté l’amitié, la chaleur de l’autre, la main fraternellement tendue, le réconfort de la sagesse enfin partagée, le plaisir de s’identifier à un modèle ? Mais pourquoi faut-il qu’à ces deux âges précis le besoin d’amour s’oriente si volontiers vers la mystification ? Est-ce la brusque carence d’enthousiasme personnel qui fait qu’on exige de l’autre une dimension exceptionnelle ? Quoi qu’il en soit, le Guru, le modèle, le maître à penser doit fasciner. Il vient de loin, de n’importe où mais d’ailleurs, si possible d’Orient. Il doit être par définition d’essence supérieure, le mieux est donc qu’elle ne puisse être vérifiable. Il saura s’exprimer dans un langage secret, parabolique sinon poétique, et se choisira un aspect physique hors du commun. Bref, l’apprenti pourra enfin se laisser aller à la non-méfiance, s’abandonner à la non-comparaison, vivre à fond l’expérience du non-discernement. Il est important de noter le rôle essentiel joué par notre société de consommation, telle une comparse obscure, dans cette relation. Par opposition l’invitation au voyage va s’appuyer, elle, sur le thème central du mépris du profit matériel. Le candidat à la vie spirituelle va se voir enfin pousser vers autre chose que vers le pouvoir d’argent et l’ascension sociale. Il s’agira de concepts séduisants mais vagues, comme la maîtrise psychique, les vibrations positives, le rayonnement de l’âme, les pouvoirs supérieurs, bref, toutes sortes de conforts transcendants n’ayant point cours dans la hiérarchie des biens de consommation actuels. Il lui sera même assuré que la réussite de sa recherche ira de pair avec le renoncement sincère aux attaches vulgaires de jouissance matérielle. De ce principe, parfaitement valable en soi, inhérent à la vie contemplative de la tradition religieuse, peuvent découler tous les abus de confiance, détournements de fonds, travail gratuit, abnégation passive, etc., sur lesquels vivent les grandes firmes spécialisées, aussi bien que les petits maîtres de la catégorie amateurs. On doit noter au passage le doigté psychologique remarquable avec lequel le néophyte est petit à petit enrobé. Il n’est pas rare que la première étape proposée au débutant soit d’ordre alimentaire : le jeûne ou le végétarisme vont l’isoler de son milieu immédiat avec qui il ne « partagera plus le pain ». Tout en lui confirmant sa propre singularité, la rupture le rend plus vulnérable, plus facile à manipuler, sans compter les dispositions à l’emphase que donnent certaines carences sur des systèmes nerveux peu résistants. Il n’est pas difficile de faire passer pour un sacrifice concédé au maître, ou pour le premier signe de la mutation vers l’essor spirituel, l’observance d’un régime de famine, bien fait pour endormir les vertus de la bonne santé. Cela dit, et de quelque côté que l’on examine le phénomène des tribus méditantes, il faut bien se rendre à l’évidence, la trame de base est la dépendance, le besoin et le choix d’une dépendance autre que celle proposée par l’environnement donné. Dans la nouvelle option, on est tributaire du maître, du groupe et des exercices. Ceux-ci ont des constantes, communes à presque toutes les sectes. Les exercices doivent être répétitifs, à courts intervalles, renouvelés régulièrement comme une drogue, et structurés suivant des séquences répétitives elles-mêmes. L’exemple le plus significatif en ce domaine est l’utilisation aberrante des « mantrams » : le maître, ou l’officiant, délivre au disciple, dans un ensemble de rites particuliers, et le plus souvent en tête à tête, une phrase secrète, ou une onomatopée. Celui-ci devra, seul, ou en un groupe, dans des délais strictement observés, et suivant des rythmes fixes, répéter ces sons, régulièrement et aveuglément, sans défaillances ni omissions. Ils sont censés induire un état différent (il est intéressant de noter que les liturgies et les rituels phoniques de toutes les religions, ou presque, ont empiriquement connu la valeur des vibrations, appuyées ou non sur un symbole mystique, mais elles étaient introduites et encadrées par d’autres exercices avec une perspicacité telle que la tradition semble une fois de plus avoir pénétré avant nous la potentialité physiologique). Pour ce qui est de nos disciplines d’emprunt, la répétition des mystérieux mantrams passe pour les faire pénétrer dans les « sphères subtiles du cosmos », leur révéler leur « corps astral », ou les délivrer de leurs chaînes, bref les rendre supra- quelque- chose. Les variantes littéraires sont nombreuses mais la constante reste ferme : ces sons sacrés ne se délivrent que contre une forte somme et dans une mise en scène bien dosée. Car en fait, la plupart de ces propositions, qui ne sont pas toutes du domaine phonique, ont beaucoup d’éléments communs, dont le principal est la copie, le découpage souvent arbitraire, d’une petite séquence d’un rituel oriental (qui, ne faisant plus partie d’un tout solidement constitué, va par son isolement perdre sa valeur). D’autre part, ces pratiques de groupe se fondent sur une forte induction verbale, procédé parfaitement connu chez nous sous la forme du « training autogène de Schulz ». Comme il est difficile d’avouer une parenté avec un traitement médical, ou paramédical, encore moins avec les procédés hypnotiques pratiqués en Occident, mais souffrant de l’étiquette péjorative du saltimbanque, la discipline est maquillée d’orientalisme, revêtue de sacré. Les deux éléments, exotisme et procédé hypnotique, se marient parfaitement pour répondre au besoin d’exil, de changement de sensation de soi qui fait le fond de la demande. Sans être tous aussi facilement schématisables dans leur processus que l’exploitation des mantrams, la plupart des systèmes méditatoires vendus à nos contemporains ont en gros les mêmes lignes de force : figure magique du maître, procédés sécurisants et berceurs, amour-propre flatté par l’appartenance à une élite, exercices ou manipulations plus ou moins sophistiqués ayant pour but premier l’abaissement du seuil de vigilance, chez l’apprenti, et la sensation d’une dépersonnalisation, d’un voyage hors du quotidien. Que cette déviance soit recherchée, c’est un fait évident. Qu’elle puisse être agréable ne fait pas de doute. Mais où conduit-elle ? Quels sont ses résultats ? Sans dramatiser, on peut dire que les méfaits n’ont jusqu’alors pas pu s’étendre au plus grand nombre ; si beaucoup s’essaient, très peu restent convertis. Ils changent de voyage, ou, la crise dépassée, se retrouvent dans d’autres dispositions. Ceci explique comment les marchands d’illusion, les chefs de file, sont par définition itinérants : il leur faut renouveler une clientèle qui se désaffecte vite. Si une discipline, prise dans son ensemble traditionnel, peut marquer profondément un individu, les procédés parcellaires n’ont pas d’impact durable, tout au moins sur les sujets normaux. Après l’enthousiasme des débuts, le néophyte va avoir de plus en plus de peine à se procurer le voyage vers l’îlot de sérénité factice ; les lambeaux de son quotidien vont adhérer plus fortement à sa conscience, il devra modifier le procédé, augmenter la dose : mais ce qui est classique en toxicomanie n’est guère praticable en méditation. En effet, avec le temps de l’accoutumance surgit une autre complication : le retour se fait mal. À savoir, dans les débuts, s’abstraire était aisé, et retourner au quotidien avec l’impression d’être « débanalisé » était un plaisir (plaisir où la simulation et l’étalage d’une singularité n’étaient pas étrangers). Mais, au fur et à mesure que l’érosion de la répétition réduit le sel de l’exercice, le retour à l’environnement naturel devient de plus en plus pénible. Paradoxalement, lorsque le séjour dans l’état différent ne paraît plus aussi assuré, c’est alors que la vie journalière commence à apparaître indigne, l’entourage vulgaire, et surtout le travail, la constance dans une activité, insupportable. Là réside le véritable grief que l’on peut faire à la majeure partie des techniques dites « spirituelles », elles débouchent sur des manifestations d’inadaptation, d’inappétence pour la vie. Un néophyte, provisoirement atteint d’une sorte de perte de vitesse, comme d’une chute de tonus psychologique, peut se voir petit à petit enfoncé dans son inertie. La crise risque de se transformer en vraie carence qui est l’indélébile envie de se distraire de soi-même, constamment, toute la vie, sans chercher à se modifier. Il va collectionner les moyens de diversion, pour masquer les événements qui lui déplaisent. Comme il atrophie graduellement ses facultés de réaction et d’adaptation, les oppositions lui apparaîtront de moins en moins tolérables, c’est l’escalade. Ce qui pouvait faire figure de simple expérience sans danger peut devenir un prétexte définitif. Ce n’est pas pour rien que la sagesse traditionnelle protégeait les méditants, aussi bien occasionnels que définitifs, par un climat privilégié (vie monacale) dont les règles bien établies avaient pour corollaire naturel la réduction et l’effacement des convoitises matérielles. Ce n’est pas pour rien que la vie contemplative, dans les siècles qui nous ont précédés, s’appuyait sur des motivations profondément amenées à maturité, où le désir de fuite ne comptait pas. Au cœur du tropisme de fond était le sens religieux, ce que Jung a appelé « la fonction religieuse », appuyée sur une culture où le sacré n’était pas détourné de son propos. La retraite en soi-même, le retour aux sources prend un sens quand les sources sont incluses dans l’individu, quasi ataviques, et que l’exercice ne doit rien au désir de diversion, ni à une quelconque ferveur d’emprunt. Lorsque la réflexion de type religieux (qui n’a pas forcément de support sectaire) se trouve apportée par la formation, comme perfusée par le milieu, la station contemplative peut se pratiquer sans déséquilibre. La méditation trouve d’elle-même son objet, sans détour, il se présente comme une exigence incluse. Alors, même après une retraite momentanée, comme une coupure, le retour à la vie quotidienne active peut se faire sans rupture ni amertume. Nous sommes loin des groupes contemporains exhortés à la guru manie, friands de rituels mystérieux, ésotériques, mais surtout pressés par le temps. Faisant table rase des règles, de l’imprégnation, de l’assise préalable, ils se veulent transportés instantanément en état de contentement, c’est le short cut à l’américaine, express et sans effort. Hélas, le retombée en est d’autant plus dure. Enfin, si la plénitude est une recherche légitime entre toutes, indispensable à notre statut d’humains, il serait temps d’admettre qu’elle ne s’induit pas par des procédés hypnotiques et qu’elle ne s’achète pas, comme un bien de consommation, mais qu’elle se découvre. Après avoir considéré avec scepticisme le comportement de nos contemporains, en mal de religiosité, qui suivent naïvement les multiples courants soi-disant orientaux, sans y trouver toujours l’épanouissement escompté, il faut mentionner l’aspect positif, l’autre forme de la quête. Ils existent ceux qui pratiquent régulièrement, ou accueillent à l’occasion une méditation sans histoire. Ils peuvent avoir tous les âges, parfois même ceux dits critiques, et leur penchant contemplatif ne semble pas les gêner pour gérer avec philosophie les sursauts de leur affectivité, les contraintes de leur vie professionnelle et les aléas de notre XXe siècle. Ils ne s’annoncent pas bruyamment, aussi aurait-on tendance à les croire peu nombreux, ce qui n’est pas exact. En fait il s’agit de ceux qui, conscients du fait que l’équilibre est une construction permanente, recherchent les moyens de consolider leurs positions pour accéder à un dépassement naturel. Ils sont sans parti pris et l’orientalisme ne leur paraît pas indispensable. Ils trouveront aussi facilement matière à réflexion chez Montaigne, Rama-Krishna, maître Eckart ou le boulanger du coin. Parfois ils sont exempts d’imprégnation religieuse, leur milieu ou leur formation ne leur ayant fourni en cette matière ni support, ni contrainte. Bien que sans tropisme métaphysique, ils se doutent que la grande affaire de la vie pourrait bien être ce qu’il est courant d’appeler l’ouverture d’esprit, l’ouverture sur les autres, celle qui se cultive à travers une persévérance d’artisan, et se réconforte par une image de soi-même sans emphase. À ceux-là, on peut faire confiance. S’ils ont erré quelque temps dans les groupes méditatoires, s’ils se sont essayés aux procédés rapides, ils en ont aussi rapidement inventorié la gratuité. Ils vont se tourner vers un exercice constant, et maintenir leur niveau de conscience apte à accueillir l’aventure de la plénitude. « Et je me suis aperçu que l’on pouvait, jusqu’à perdre toute notion de temps, s’abîmer dans la contemplation qui, à mon insu, me reconduisait au foyer le plus secret de moi-même… Ces phrases sont celles d’un grand humaniste de notre temps. |